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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 07:17

D'autres avis sur Babelio


Conte de la folie ordinaire...

Viviane Élisabeth Fauville sort de chez son psy en courant : elle vient de l'assassiner et elle doit récupérer le bébé qu'elle a laissé dormir dans le tiroir de la commode de sa chambre d'hôtel.

Voilà, ce pourrait être le résumé de cette petite histoire étrange que nous conte Julia Deck.

[...] Vous avez répondu non, c’est moi qui m’en vais. Garde tout, je prends l’enfant, nous n’aurons pas besoin de pension alimentaire. Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, prolongé votre congé maternité pour raison de santé et, le lundi 16 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous ne l’avez pas tué symboliquement, ainsi qu’on en vient parfois à tuer le père. Vous l’avez tué avec un couteau de marque Henckels Zwilling, gamme Twin Profection, modèle Santoku. « Le tranchant de la lame, d’une géométrie unique, offre une stabilité optimale et permet une coupe aisée », précisait la brochure que vous étudiiez aux Galeries Lafayette tandis que votre mère sortait son chéquier.

Parce qu'il faut dire que Viviane Élisabeth Fauville est un peu givrée, un peu fêlée, et qu'elle donnera du fil à retordre à la police qui va peiner à démêler le vrai du faux.

Et tout comme la police, le lecteur va se faire balader ...

Avec cette écriture sèche, à la précision entomologique, qui épingle la folie ordinaire et marque la distance sans rien épargner du fin fond de l'âme.

Avec cet usage étrange des pronoms qui met d'emblée le lecteur dans la peau de Viviane (vous ...) et puis qui vous en éloigne (elle ...) et qui nous en rapproche à nouveau (nous ...).

Qui donc est Viviane Élisabeth Fauville ? Folle ou pas folle ? C'est ‘elle’, une autre donc, ou c'est nous ?

Déjà plus mariée, pas vraiment mère, pratiquement sans boulot et entre deux logements, Viviane Élisabeth Fauville erre en désordre dans Paris et ne nous laisse guère de repères auxquels nous raccrocher.

http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifUn premier roman très réussi, publié par les prestigieuses Éditions de Minuit où sévit également Échenoz dont on parle souvent et qu'on aime beaucoup : on verrait  bien Julia Deck en petite soeur d'Échenoz, son style en est proche.


Disponible en ebookPour celles et ceux qui aiment les histoires de (pas si) fous.
Ce sont les Editions de Minuit qui éditent ces 160 pages qui datent de 2012.

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 00:33

Best of 20102011 ne nous avait guère laissé le temps de préparer un best-of, alors on se rattrape (un peu) pour 2012.

Voici donc quelques lectures qui auront marqué notre année.
cliquez sur les vignettes ou sur les liens pour retrouver les billets en version intégrale


D'abord une palme d'or pour :

  • http://carnot69.free.fr/images/peste%20&%20cholera.jpgLa biographie d'Alexandre Yersin romancée par Patrick Deville.
    Disons le tout net, on adore.

    C'est frais, lumineux et intelligent. On croirait du Echenoz. Le meilleur d'Echenoz, celui des biographies comme celle de Zatopek ou celle de Tesla.

    Car il est encore question de biographies romancées, de Vies comme dirait Patrick Deville.

    La “Vie” dont il est question ici, c'est celle d'Alexandre Yersin.

    Comment vous ne connaissez pas ? Nous non plus ... jusqu'à ce petit bouquin.

    Yersin est un touche-à-tout de génie. Il ne tient pas en place, ayant grandi à l'ombre de Pasteur, le voici qui ne rêve que de marcher dans les traces de Livingstone. Se lassant très vite une fois la chose découverte, pressé de passer à autre chose. Chemin faisant, il découvre la peste et invente la culture intensive du caoutchouc pour Michelin.

Ensuite quelques nouvelles plumes découvertes cette année (du moins pour ce qui nous concerne)  :

  • Belle découverte que Laura Kasischke.

    Si l'on en croit son Oiseau blanc dans le blizzard, ça promet.
    L'horreur cruelle du quotidien, y'a pas d'autres mots.
    Le quotidien bien propre et bien blanc des banlieues américaines.
    Une maison. Une mère, un père, une fille. Et la haine tranquille qui relie ces trois-là.
    Un beau jour la mère disparait et au fil des flashbacks, on va découvrir peu à peu ce qui se tramait sous la surface bien lisse de cette famille trop propre.
    C'est féroce et superbement bien écrit.
  • On avait découvert la norvégienne Anne Birkefeldt Ragde avec Zona Frigida mais voilà un véritable coup de coeur pour ce roman bien différent : autant Zona Frigida était plein d'humour (noir), autant La tour d'arsenic tient plus de la sombre saga familiale. 
    Trois ou quatre générations de femmes scandinaves défilent : un siècle de condition féminine.
    Un siècle qui ne fut sans doute pas le meilleur.
    Ça se lit presque comme un thriller à suspense et, avide de découvrir les secrets de chacune de ces femmes, on dévore ce gros bouquin sans pouvoir le lâcher : d'emblée on comprend que Ruby se réjouit de la mort de sa mère qui ne l'aura jamais aimée et encore moins désirée. Malie était chanteuse de cabaret et sa carrière fut brisée par la venue de Ruby qui se trouvera à son tour bien incapable d'apporter un peu d'amour à sa propre fille. Et l'histoire est forte et âpre et dure, et l'on veut tout savoir de ces femmes, comment Malie est devenue chanteuse de cabaret, de qui est née Ruby, pourquoi Thérèse se prénomme ainsi, ...

Et une année placée sous le signe des Grands Espaces, avec ces quelques bouquins qui nous marqueront encore durablement, bien au-delà de 2012  :

  • On dévore ce bouquin à vive allure, impossible de le reposer, il ne s'y passe pratiquement rien mais c'est pire qu'un polar. L'obsession de Gary, courbé sous les muets reproches de sa sorcière de femme, incarnation de la réprobation, devient la nôtre. On partage les affres et les maux de tête d'Irene qui s'obstine à sauver son couple et à suivre son abruti de mari entêté. Tous les personnages, couple, enfants, conjoints, sont attachants, épais, humains et vrais. On croit prendre parti pour l'un ou l'autre, on aimerait bien s'identifier à quelqu'un, ne serait-ce qu'un demi-héros, mais le chapitre suivant nous le dépeint sous un jour encore plus sombre et plus attristant. Les tempêtes et les désolations de l'Alaska ne sont bien évidemment que les reflets de celles des âmes humaines, à moins que ce ne soit le contraire. Désolations.
    David Vann nous décrit des paysages grandioses (désolants mais grandioses !) mais c'est dans les têtes que tout se passe.
    Bien meilleur épisode que le précédent (Sukkwan Island) qui avait eu tant de succès.
  • En mémoire de la forêt de Charles T. Powers. Une promenade vers les sombres et impénétrables forêts de l'est. De Pologne plus précisément.

    L'auteur prend son temps pour planter ses arbres, son décor et ses personnages : nous voici dans un petit village de la campagne polonaise, un bled paumé quelque part entre Varsovie et la Russie.

    L'histoire est à peine datée (du tout début des années 90), la Pologne semble sortir du moyen-âge et se relève péniblement de son passé.

    Bien loin du rayon polar et thriller où certains voudraient le caser, ce roman est un sinistre voyage aux fins fonds d'une campagne polonaise accablée de tristesse et de grisaille, courbée sous le poids d'un passé bien trop lourd à porter.

    On retrouve ici un peu de la sombre et oppressante ambiance du Rapport de Brodeck.

    Dommage que Charles T. Powers (décédé en 1996) ne soit pas resté encore un peu avec nous ...

  • On ne présente plus les éditions Gallmeister et leur collection Nature Writing qui fait régulièrement la une de ce blog.

    En voici un nouvel épisode qui change un peu des polars auxquels on avait pris goût, un épisode plutôt dans la veine de David Vann que celle de Craig Johnson.

    Une très sombre histoire de famille, à cheval : Le sillage de l'oubli de Bruce Machart.
    C'est le premier roman de Bruce Machart et il faut avouer que c'est un joli coup : bien sûr il y a cette histoire, âpre et sauvage, presque inhumaine comme la terre avec laquelle les hommes font corps. Et puis il y a cette écriture (sans doute admirablement traduite), riche, ample, impeccable. C'est fort et ça remue.


Voilà, c'est dit, c'est fait, salut 2012 et vive 2013 !
Et une excellente nouvelle année à toutes et à tous !

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 08:41

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La Grande ...

Petite (légère) déception que cet Échenoz dont on est pourtant fan.

Il faut dire qu'après ses récentes livraisons (Courir et Des éclairs), notre auteur français préféré avait placé la barre très haut.

Et de plus, on vient juste de dévorer avec enthousiasme Peste & choléra d'un autre auteur (Patrick Deville) mais qui est de la même veine que les précédents cités.

Alors ce 14, au titre pourtant prometteur, avait la tâche difficile ... sans doute trop difficile.

Faut dire que le sujet n'est pas très enthousiasmant : on est en 14, 1914 évidemment, et les appelés partent avec entrain pour l'une des plus grandes boucheries de l'humanité.

Au pays vendéen, ils étaient deux, Anthime et Charles à tourner autour de la belle Blanche.

Mais les voilà donc partis vers les Ardennes avec deux ou trois autres conscrits, laissant Blanche derrière eux, seule pour mettre au monde son marmot.

Des quatre ou cinq amis partis avec entrain, combien reviendront ? Et en quel état ? On connait la musique militaire.

[...] Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas tellement l'opéra, même si comme lui c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux.

Et bien oui maître Échenoz, on ne comprend pas très bien où vous voulez en venir : le premier mouvement nous entraîne dans les pas d'Anthime, Charles et leurs amis, ok. Le final remettra les pendules à l'heure, ok. Oui, mais entre ces deux temps, le développement de la guerre des tranchées nous aura laissés sur notre faim.

Alors il reste un petit bouquin échenozien de plus, la plume toujours aussi sûre. Et c'est toujours un régal que de se délecter de ces mots-là, même sur un sujet aussi sinistre que la Grande Guerre sur laquelle Échenoz jette un regard désabusé.

Car l'Histoire se répète n'est-ce pas, et l'homme est sourd à ses enseignements : Quatre-vingt treize(1), 14, ... et il y aura encore d'autres millésimes ...

____________________________________________

 (1) - le bouquin d'Échenoz commence avec un hommage appuyé à Victor Hugo, reprenant une scène où le personnage "voit" le tocsin dans le lointain en devinant les cloches s'agiter avant de pouvoir en entendre le son - il avait des oreilles mais n'entendait pas 


Disponible en ebookPour celles et ceux qui aiment les poilus.
Ces 124 pages datent de 2012 et sont publiées aux Editions de Minuit.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 07:00

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Début de l'hiver et fin du monde...

 Joyeuses fêtes de fin d'annéehttp://carnot69.free.fr/images/polaire.gifIl n'aura échappé à personne qu'en ce 21.12.12 nous sommes officiellement au début de l'hiver (un hiver commencé déjà depuis plusieurs semaines) et à la fin du monde (une fin elle aussi commencée, et depuis plusieurs années).

Alors bien sûr ce blog (un blog commencé depuis plusieurs années) ne pouvait pas ne pas marquer cette date historique, non pas d'une pierre blanche mais d'une grosse boule de neige : après le dernier des lapons et après avoir déjà lu et chroniqué le Bonhomme de neige de Jo Nesbo, ce sera donc avec ce billet sur Hiver un polar du suédois Mons Kallentoft.

Oui, encore un polar suédois, décidément quel filon pour les (ré-)éditeurs français !


Le répertoire des polarsNous voici donc à Linköping (prononcer lin'cheuping, un peu à la chinoise) une grosse ville de Suède, un peu au sud de Stockholm (Linköping, d'où Mons Kallentoft est originaire).

Le bouquin commence naturellement très fort : la Suède connaît l'un de ses hivers les plus rigoureux (je vous dis pas) et on découvre le cadavre nu d'un gros bonhomme pendu à un arbre, lacéré de coups de couteau.

D'emblée on plonge dans la vie quotidienne de la brigade criminelle de Linköping et l'auteur laisse entrevoir les fêlures qui fragilisent chacun de ses personnages (ce bouquin est le premier d'une série).

À commencer par l'héroïne, Malin Fors, une commissaire douée pour les enquêtes ... c'est-à-dire qu'elle est séparée, mère d'une adolescente pas toujours facile et avec un penchant un peu trop marqué pour faire pencher la bouteille le soir, après le dur labeur.

D'entrée on est un peu rebuté par l'écriture de Mons Kallentoft : de petites phrases courtes et sèches, peu de dialogues mais beaucoup de “voix intérieures” (même le mort ‘parle’ !), cela donne une lecture hâchée, très peu fluide et c'est bien dommage.

À mi-parcours, malgré cette lecture peu agréable, on se laisse quand même prendre par les descriptions très “sociales” de cette Suède que l'on connaît si mal : on se croirait au fin fond de l'Iowa ou de l'Illinois.

Les descriptions des différents milieux socio-culturels de la région sont instructifs (on a presque droit à un panorama de l'immobilier et de l'urbanisme local) même si le lecteur français manque évidemment de repères et de références au pays des usines Saab.

– Alors ?

La vieille fixe d'abord Malin, puis Zeke. Ce dernier n'est pas troublé, au contraire il a un léger sourire lorsqu'il entre dans la pièce et annonce :

– Nous sommes ici en raison du meurtre de Bengt Andersson. Il était l'un des témoins interrogés dans le cadre de l'enquête sur le viol de votre fille Maria.

Et malgré l'horreur des faits qu'il décrit, Malin sent comme une chaleur dans son cœur. C'est comme ça que ça doit être. Zeke n'a absolument peur de rien et tire dans le nid de guêpes. Se fait respecter. Je l'oublie parfois, mais je sais pourquoi je l'admire.

Autour de la table, tout le monde reste impassible. Jakob Murvall se penche en avant, saisit un paquet de Golden Blend sur la table et en tire une cigarette qu'il allume aussitôt. L'un des bébés pleurniche.

– Nous ne savons rien là-dessus, dit la vieille dame. Pas vrai les garçons ?

Les frères attablés secouent la tête.

– Rien, dit Elias en ricanant. Rien du tout. 

Au final, en dépit de l'étiquette polar nordique, on est bien loin, très loin, de la catégorie des Mankell, Nesbo et autres Indridason.

Il faut plutôt ranger Mons Kallentoft aux côtés de Karin Fossum par exemple, pour les voix intérieures, ou de Asa Larsson pour le froid et les célébrations sectaires.

Mais pas sûr qu'on repique l'hiver prochain (si la fin du monde n'est pas encore terminée) pour une autre enquête aux côtés de Malin Fors.


Disponible en ebookPour celles et ceux qui aiment les polars suédois.
C'est le Serpent à plumes qui édite cet ouvrage qui date de 2007 en VO et qui est traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Claus.

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 07:07

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Vive le vent d'hiver ...

 http://carnot69.free.fr/images/polaire.gifAllez, c'est la saison.

Voici Le dernier lapon d'Olivier Truc, tout récemment paru chez Métailié, histoire de finir l'année littéraire de manière bien sympathique.

Polar ethnique(1), thriller nordique, la bande annonce est alléchante, d'autant que le réalisateur, Olivier Truc, est un journaliste français correspondant du Monde à Stockholm.

Abreuvés que nous sommes de littérature nordique depuis plusieurs années, on sait qu'il ne faut plus parler des lapons mais des sames ou des samis (voir Kerstin Ekman par exemple) et que ces gens peu frileux constituent la dernière population aborigène d'Europe.

Le répertoire des polarsOlivier Truc nous emmène sur les traces des ski-doo de deux flics de la Brigade des rennes, là haut, tout en haut, à Kaütokeino, là où Norvège, Suède et Finlande(2) s'enchevêtrent par dessus ce qui était la Laponie, là où chaque année le soleil disparaît pendant quelques semaines.

[...] Demain, entre 11 h 14 et 11 h 41, Klemet allait redevenir un homme, avec une ombre. Et, le jour d'après, il conserverait son ombre quarante-deux minutes de plus. Quand le soleil s'y mettait, ça allait vite.

[...] Un jour, il avait emmené Aslak au sommet d'une montagne. Elle n'était pas très haute. Son sommet était plat. Mais, d'en haut, on pouvait voir les autres montagnes, à perte de vue. Aslak avait appris à aimer ces montagnes ce jour-là quand son grand-père lui avait dit : "Tu vois Aslak, ces montagnes, elles se respectent les unes les autres. Aucune n'essaye de monter plus haut que l'autre pour lui faire de l'ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu'elle est plus belle. On peut toutes les voir d'ici. Si tu vas sur la montagne là-bas, ce sera pareil, tu verras toutes les autres montagnes autour." Jamais son grand-père n'avait autant parlé. Sa voix était calme, comme toujours. Un peu triste peut-être. "Les hommes devraient faire comme les montagnes", avait dit le vieil homme. Aslak ne disait rien.

Klemet est same et connaît bien les éleveurs de la région. Nina est une jeune fliquette blonde fraîchement débarquée du sud(3). Elle n'en connaît pas beaucoup plus que nous sur les lapons, ce qui permet à Olivier Truc de déployer beaucoup de pédagogie pour nous instruire sur les us et coutumes de ce peuple. Un peu trop de pédagogie d'ailleurs, c'est dommage, ce qui, avec l'écriture très standard, fait de ce bouquin, certes un livre passionnant et instructif mais pas encore de la bonne et belle littérature.

À Kaütokeino, un tambour sacré est dérobé dans un musée local. Un de ces tambours que dans les années 1700, les pasteurs évangéliques s'évertuaient à brûler (parfois avec les chamanes tant qu'à faire) pour éradiquer la sauvagerie et le paganisme(4).

[...] Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois et norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours. Il en reste à peine plus d'une cinquantaine dans le monde, dans des musées à Stockholm ou ailleurs en Europe. Et même chez des collectionneurs. Mais aucun chez nous, sur notre propre terre. Incroyable non ! ? Et là, enfin, ce premier tambour était revenu. Et on le vole ? C'est de la provocation !

[...] Vous savez que ce tambour est spécial, c'était le premier à revenir de façon permanente en Laponie. Je ne suis pas lapon mais, pour les Lapons, c'est apparemment important. C'est important pour toi, Klemet ? Tu es le seul Lapon ici.

- J'imagine, oui. Enfin je sais pas, dit-il, l'air un peu gêné.

- En tout cas, ça fait un sacré ramdam. Les Lapons crient qu'on leur vole à nouveau leur identité, qu'on les discrimine encore et toujours, etc. À Oslo, ça les énerve, évidemment, surtout qu'une conférence importante de l'ONU sur les populations autochtones se tient dans trois semaines et que nos amis lapons sont comme vous le savez tous par cœur notre chère population autochtone à nous. On t'a appris ça à l'école de police, Nina ? Ça m'étonnerait. Bref, ça les rend nerveux nos amis d'Oslo, ils aiment bien passer pour des premiers de la classe à l'ONU, surtout avec tout le pognon qu'on leur file, et ils ne voudraient pas se faire taper sur les doigts pour une histoire de tambour.
Puis c'est le cadavre d'un éleveur de rennes que l'on retrouve avec les oreilles découpées (comme celles des bêtes que les éleveurs se volent entre eux et dont il faut faire disparaître les marquages).

Malédiction ancestrale qui planerait encore sur ce tambour sacré ? Exaspération socio-politique dans cette région où, malgré le froid, fermente le racisme envers les autochtones ? Règlement de comptes entre éleveurs dans cette toundra où il devient de plus en plus difficile de vivre ? Appât du gain à l'heure où les grandes compagnies minières voudraient bien faire main basse sur un sous-sol prometteur ?

[...] - Tu as entendu à la radio nationale ? Ils disent que ça pourrait être l'extrême droite, voire même des laestadiens d'ici. Ils disent que l'extrême droite veut empêcher les Lapons de renforcer leur identité avec le tambour, et les laestadiens veulent empêcher que les Lapons soient à nouveau tentés par leur ancienne religion.

- Je sais. Cela fait des motifs, pas des preuves.

- C'est quoi ces laestadiens ? Nous n'en avons pas dans le Sud.

L'air très détendu, Klemet leva son verre en direction de Nina.

- Santé.

- Santé, dit Nina. 

- C'est une secte luthérienne. Le milieu dont je suis originaire.

Autant de pistes à explorer, où tous ces éléments de contexte sont minutieusement décrits par Olivier Truc et, on l'a dit, c'est passionnant et instructif.

Bref, un demi-coup de coeur : pas pour le côté littéraire (l'écriture est trop standard), pas pour le côté polar (l'enquête n'est qu'un prétexte), mais pour le volet ethno-socio-géo-politique. À lire comme un avant-goût de voyage et qui sait, peut-être qu'un jour nous aurons assez de courage pour aller passer quelques semaines au coeur de l'hiver lapon.

_________________________________

1 - bien sûr il y a les incontournables navajos du regretté Tony Hillerman, mais également les mongols de Sarah Dars par exemple

2 - et Russie aussi, mais là la communication passe encore mal

3 - du sud de la Norvège hein,  faut relativiser, mais là-haut ça suffit et cette jeune et blonde fliquette [mais futée quand même, hein] fournit à Olivier Truc le regard extérieur (le sien, le nôtre) dont il a besoin pour nous promener chez les lapons

4 - toute ressemblance avec d'autres colonisations où l'Eglise fut le bras armé de la couronne serait purement fortuite


Disponible en ebookPour celles et ceux qui aiment les polars ethniques.
C'est Métailié qui édite cet ouvrage qui date de 2012.

D'autres avis sur Babelio et celui d'Hannibal.

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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 09:20

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Geotrouvetout en Indochine ...

Ah que voici une bonne pioche de MAM : Peste et Choléra de Patrick Deville.

http://carnot69.free.fr/images/best-of-livres.pngDisons le tout net, on adore.

C'est frais, lumineux et intelligent. On croirait du Echenoz. Le meilleur d'Echenoz, celui des biographies comme celle de Zatopek ou celle de Tesla.

Car il est encore question de biographies romancées, de Vies comme dirait Patrick Deville.

La “Vie” dont il est question ici, c'est celle d'Alexandre Yersin.

Comment vous ne connaissez pas ? Nous non plus.

Enfin, jusqu'à il y a peu, car depuis ce petit bouquin on sait tout ou presque de ce petit suisse(1) qui aura inventé (excusez du peu) : le sérum contre la peste (la Yersinia Pestis, c'est lui) ou la culture intensive du caoutchouc pour les pneus Michelin.

Car Yersin est un touche-à-tout de génie. Il ne tient pas en place, après avoir grandi à l'ombre de Pasteur, le voici qui ne rêve que de marcher dans les traces de Livingstone. Se lassant très vite une fois la chose découverte, pressé de passer à autre chose.

Au cours ce petit bouquin, on croisera (outre déjà ces deux là) : Paul Doumer, le Dr. Schweitzer, Céline(2), Rimbaud, et même Serpollet, l'inventeur des moteurs qui feront la fortune de MM. Renault et Peugeot.

Car Yersin s'intéresse à tout : microbiologie, astronomie, botanique, ethnologie, mécanique, ...

[...] Comment il a découvert le bacille et vaincu la peste. Quitté la Suisse pour l'Allemagne, l'Institut Pasteur pour les Messageries Maritimes, la médecine pour l'ethnologie, celle-ci pour l'agriculture et l'arboriculture. Comment il fut en Indochine un aventurier de la bactériologie, explorateur et cartographe. Comment il parcourut pendant deux ans le pays des Moïs avant de gagner celui des Sandangs. [...] Comment il devint le roi du caoutchouc et le roi du quinquina.

Il sera le premier à importer une automobile en Indochine.

Car c'est en Indochine qu'il trouvera un havre de paix, fuyant les folies guerrières de 14 et 40.

[...] La campagne de France vient de faire en quelques jours deux cent mille morts, c'est le bilan d'une épidémie, celle de la peste brune.

http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifLe bouquin de Patrick Deville est magique : enlevé, frais, virevoltant, ... il nous emmène sur les traces de cet esprit touche-à-tout et après avoir parcouru à grandes enjambées la Vie de Yersin, on a l'impression d'être plus intelligent.

Car on y fréquente les esprits les plus fins de l'époque (on en a déjà cité quelques uns).

[...] Des scientifiques lettrés qui savent qu'amour, délice et orgue sont féminins au pluriel.

Des esprits avides de modernité et de découvertes.

Cela nous vaut quelques très belles pages sur les découvertes scientifiques.

Comme celles justement du bacille de la peste à Hong-Kong pendant l'épidémie de 1894 qui ravage la Chine : sur fonds douteux de rivalités scientifiques et de conflits politiques, les japonais s'arrogent (avec la complicité des anglais) le meilleur labo, le meilleur matériel ... et les meilleurs cadavres. Le franco-suisse Yersin se trouve relégué en arrière-plan. Sans autoclave moderne, il n'atteint pas les bonnes températures pour cultiver les souches des microbes.

C'est donc le japonais Kitasato qui va découvrir ... ce qui s'avère n'être qu'un streptocoque.

Et c'est bien finalement Yersin qui découvre le bacille de la peste, puisque le microbe se développe à une température qui n'est pas celle-là où on l'attendait !

De très belles pages également sur la naissance de l'Institut Pasteur et des Instituts Pasteur à travers le monde colonial. Sur ces découvreurs qui, même pas médecins, vont révolutionner la médecine pour longtemps.

À l'époque, ils avaient encore à lutter contre les créationnistes qui n'avaient encore jamais vu un microbe.

[...] Contre lui depuis plus de vingt ans, les tenants de la génération spontanée jaillissent comme par miracle. Il défend que rien ne naît de rien. Mais alors Dieu. Pourquoi tous ces microbes et nous les avoir cachés pendant des siècles.  [...] Pasteur comme Darwin. L'origine des espèces et l'évolution biologique, du microbe jusqu'à l'homme, contredisent les textes sacrés.

Bref, c'est toute une Histoire en raccourci, un nouveau plaisir à chaque page.

Et puis il y a l'écriture. La prose de Patrick Deville rappelle celle d'Echenoz : des petites phrases courtes et sèches, un humour décalé, de la belle langue. Un délice.

MAM avait eu la main heureuse avant que Patrick Deville ne décroche le prix Femina (bien mérité).

Jusqu'ici vous ignoriez sans doute tout d'Alexandre Yersin : il est grand temps de combler cette lacune !

Quant à nous, puisque le Vietnam sera sans doute de nouveau bientôt au programme, Patrick Deville nous aura donné l'envie irrépressible de faire le détour par Nha Trang.

__________________________

(1) - petit pays qui, outre notre amie Aline, nous aura donné le secret bancaire et le vaccin contre la peste donc

(2) - que l'on découvre donc microbiologiste à l'Institut Pasteur !


http://carnot69.free.fr/images/ebook.pngPour celles et ceux qui aiment les Vies.
Ces 220 pages datent de 2012 et sont publiées chez Seuil.

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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 09:50
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Quand les mères n'étaient pas à la fête ...

On avait découvert la norvégienne Anne Birkefeldt Ragde avec Zona Frigida qu'on avait beaucoup aimé et on s'était dit que le bouquin suivant mériterait certainement un petit coeur ...
C'est chose faite.
Pourtant voilà bien un roman différent : autant Zona Frigida était plein d'humour (noir), autant La tour d'arsenic tient plus de la sombre saga familiale(1).
Trois ou quatre générations de femmes scandinaves défilent : un siècle de condition féminine.
Un siècle qui ne fut sans doute pas le meilleur.
À tel point que l'amour maternel doit parfois, sauter une ou deux générations.
Le bouquin s'ouvre sur l'annonce du décès de la grand-mère Malie.
[...] Ma mère me téléphona pour m'annoncer la nouvelle :
- Maman est morte.
Puis elle se mit à rire. Longuement. Un rire sonore et rude, entrecoupé de respirations.
- Grand-mère est morte ?
- Oui ! Ce n'est pas formidable ?
La mère Ruby, jubile.
La fille Thérèse, pleure une grand-mère qui l'aimait plus que sa propre mère.
Et Anne B. Ragde va nous emporter dans les recoins sombres du passé, nous faire découvrir peu à peu (le bouquin est particulièrement bien construit) toute l'histoire de ces femmes du nord.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifÇa se lit presque comme un thriller à suspense et, avide de découvrir les secrets de chacune de ces femmes, on dévore ce gros bouquin sans pouvoir le lâcher : d'emblée on comprend que Ruby se réjouit de la mort de sa mère qui ne l'aura jamais aimée et encore moins désirée. Malie était chanteuse de cabaret et sa carrière fut brisée par la venue de Ruby qui se trouvera à son tour bien incapable d'apporter un peu d'amour à sa propre fille. Et l'histoire est forte et âpre et dure, et l'on veut tout savoir de ces femmes, comment Malie est devenue chanteuse de cabaret, de qui est née Ruby, pourquoi Thérèse se prénomme ainsi, ...
Le grand-père aura droit lui aussi à quelques pages : c'est lui qui peignait le bleu sur la porcelaine, le bleu de cobalt obtenu dans les fours à arsenic. Mais s'il est un peu question d'arsenic, il n'est malheureusement pas question de dentelles et c'est dans le sang des femmes et des mères que coule le poison : le sang des douleurs menstruelles, le sang des accouchements difficiles et celui des avortements clandestins, ...
[...] En danois, une tâche de naissance se dit modermoerke, “marque de la mère”. La naissance, de ce fait, lui est d'avantage associée.
Lorsque le décès de la grand-mère survient, Thérèse est maman d'un petit garçon : le fil de l'héritage maudit semble enfin rompu et on espère sincèrement qu'il sera plus facile d'être mère dans ce nouveau siècle qu'au cours du précédent.

(1) - on ne lit pas dans l'ordre : La tour d'arsenic est son dernier roman (d'où sans doute, cette écriture très sûre) et il faudra qu'on se plonge dans la trilogie des Neshov, une autre saga, celle qui a rendue célèbre Anne B. Ragde

Disponible en ebookPour celles et ceux qui aiment les mères.
Balland édite ces 522 pages qui datent de 2001 et qui sont traduites du norvégien par Jean Renaud.
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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 10:32

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Le mauvais cheval ...

On ne présente plus les éditions Gallmeister et leur collection Nature Writing qui fait régulièrement la une de ce blog.

En voici un nouvel épisode qui change un peu des polars auxquels on avait pris goût, un épisode plutôt dans la veine de David Vann que celle de Craig Johnson.

Une très sombre histoire de famille, à cheval : Le sillage de l'oubli de Bruce Machart.

Nous voici à l'orée du siècle (le dernier hein), au fin fond du Texas, dans les plaines cotonneuses du Lavaca County, à quelques chevauchées de la frontière mexicaine.

La région était peuplée d'immigrants tchèques(1) et dans la famille Skala tout allait pour le mieux.

Le père Vaclav pour agrandir ses terres, chevauchait ses pur-sang pour des paris risqués qu'il gagnait régulièrement : le domaine prenait de l'ampleur. Tout allait bien jusqu'à ce que la mère Klara meure en couches à la naissance du petit dernier Karel. Dès lors, Lavaca County sera comme un avant-goût de l'enfer pour la famille Skala.

[...] À compter de ce jour, les gens du coin diraient que la mort de Klara avait transformé cet homme d'un naturel gentil en une personne amère et dure, mais en vérité, Vaclav le savait, l'absence de sa femme avait seulement fait ressurgir celui qu'il était avant de la connaître, celui que seule cette compagnie féminine avait su adoucir.

Au cours de son existence, il avait connu une terre si coriace qu'avant plusieurs saisons de pluie régulière elle pouvait briser le soc d'une charrue, et il n'était pas sans savoir que si l'acharnement ou le hasard des circonstances vous permettaient de la cultiver, mieux valait alors ne jamais oublier que, sans l'action conjuguée des gros nuages chargés d'eau et de la providence, vos bottes seraient condamnées à résonner sur la terre aride en soulevant la poussière quand vous traverseriez vos champs.

Depuis la mort de sa femme, Vaclav s'enfonce dans sa terre. Il ne vit plus que pour elle et ne rêve que de l'agrandir. Le plus jeune fils Karel est devenu un cavalier émérite et gagne régulièrement les paris contre les voisins, agrandissant le domaine familial à chaque course. Vaclav prend le plus grand soin de ses pur-sang et ce sont donc les quatre fils qui tirent désormais la charrue sous l'oeil sévère du père, le fouet au côté. Courbés ainsi sous le “joug paternel” ils en garderont à jamais la nuque déformée.

Jusqu'au jour où arrive le sieur Villaseñor, mexicain de son état - et visiblement en ce temps-là, les latinos ne sont pas les bienvenus. Mais le sieur Villaseñor est riche et rêve de marier ses trois filles aux fils d'un grand propriétaire texan.

Les fils reluquent les donzelles et aspireraient bien à la liberté ... mais pour le père, il n'en est pas question.

Sauf qu'au Texas en ce temps-là, on ne refuse pas un pari ... Et c'est donc à cheval, à la course, que va se jouer le sort de la famille Skala ...

On ne vous en dit pas plus même si le suspense n'est pas le ressort du bouquin. Au contraire, on passe habilement entre trois époques : 1895 à la naissance de Karel, 1910 à l'apparition des jeunes mexicaines et 1924 lorsque Karel est devenu adulte et que ...

http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifC'est le premier roman de Bruce Machart et il faut avouer que c'est un joli coup : bien sûr il y a cette histoire, âpre et sauvage, presque inhumaine comme la terre avec laquelle les hommes font corps.

Et puis il y a cette écriture (sans doute admirablement traduite), riche, ample, impeccable.

C'est fort et ça remue.

__________________________

(1) - ben oui tiens, voilà encore un pays de la vieille Europe qui a peuplé le Nouveau Monde


Pour celles et ceux qui aiment les chevaux.
Ces 335 pages datent de 2010 en VO et sont superbement traduites de l'américain par Marc Amfreville.

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 19:37

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Fin de parcours (bis) ...

Après Loizeau, voici encore une autre Emily.

Mais le parallèle s'arrête là.

Si ce n'est qu'il s'agit encore d'une douce musique : celle des mots de Stewart O'Nan car le bouquin est fort bien écrit (de cette écriture simple et droite qu'on affectionne chez les états-uniens). La douce musique aussi des dernières années de la vieille dame Emily.

C'est plutôt un parallèle littéraire qu'il faut établir.

Emily, c'est un peu le contrepoint du Grondement de la montagne du japonais Yasunari Kawabata dont on parlait il y a quelques jours.

Autant les dernières années du japonais étaient amères et désabusées, autant les dernières années d'Emily sont, certes empreintes de nostalgie, mais pleines de vitalité : la vieille dame va même jusqu'à s'acheter une nouvelle voiture (plus maniable que le paquebot que lui a laissé son défunt mari) afin de retrouver son autonomie lorsque son amie Arlène est hospitalisée qui conduisait jusqu'ici pour elles deux. Il vaut mieux d'ailleurs qu'Emily reprenne le volant, vu la conduite acrobatique d'Arlène dans les rues de la banlieue de Pittsburgh.

Les dialogues entre les deux vieilles dames sont savoureux : acides et piquants. C'est la meilleure partie du livre.

[...] Arlene baissa sa vitre de quelques centimètres. « Ça t’ennuie beaucoup si je fume ?

– Je croyais que le médecin t’avait dit d’arrêter.

– C’est ce que je fais. Il m’a mis un patch. » Relevant sa manche de veste, elle montra à Emily un carré couleur chair, puis alluma une cigarette. « Si ça doit arriver, ça n’arrivera pas en un jour. Il le sait.

– Mais tu vas essayer ?

– Je vais essayer.

– C’est courageux de ta part.

– J’imagine que ça va être désagréable pour tout le monde.

– Mais ça en vaudra la peine.

– Tu dis ça maintenant, mais attends de voir.

– Si je peux t’aider.

– Merci. J’aimerais te demander une chose, si c’est possible.

– Tout ce que tu veux.

– S’il te plaît, ne sois pas trop déçue si je n’y arrive pas.

– Promis », dit Emily, pensant néanmoins que ce n’était pas la meilleure façon de commencer. 

Les chapitres avec les enfants sont moins passionnants : Emily n'est pas très heureuse de la tournure prise par sa fille ou son fils, qui ne la visitent guère souvent.

Une belle tranche de vie (même si c'est l'une des dernières tranches du gâteau d'Emily) qui s'écoule, là aussi, au rythme des saisons.

Décidément les parallèles avec le japonais Kawabata sont nombreux, heureux hasard des lectures croisées. 


Disponible en ebookPour celles et ceux qui aiment les vieilles dames.

Un extrait est disponible ici.
Ces 334 pages datent de 2011 en VO et sont traduites de l'américain par Paule Guivarch.

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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 09:40

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Fin de parcours zen ...

http://carnot69.free.fr/images/chinois.gif

Il lui parut étrange, au matin, ce rêve d’une île où il n’était jamais allé.

Quels délices que l'écriture de Yasunari Kawabata, prix Nobel nippon de littérature, que l'on a déjà croisé ici par deux fois avec Les belles endormies et Pays de neige.

  Des trois, c'est Pays de neige qui reste le plus accessible et le moins extrême-oriental. Tandis que Le grondement de la montagne rappelle plutôt les nipponneries des Belles endormies.

Il y est encore question de la solitude(1), de la vieillesse, du regard d'un vieil homme sur de jeunes femmes. Du poids des ans, quand la tête vient à peser trop lourd sur les épaules.

Et de sommeil, le sommeil innocent ou le sommeil éternel(2).

[...] Tout à l’heure, dans le train, je me demandais si on pourrait envoyer sa tête au blanchissage ou la faire réparer. La couper… ce serait peut-être un peu violent. Mais enfin, détacher provisoirement la tête du tronc, en disposer comme de linge sale. À l’Hôpital universitaire, par exemple : « Voulez-vous vous en charger ? » Ils laveraient le cerveau, répareraient les ratés, pendant que le corps dormirait sans rêver ni se retourner. » Le regard de Kikuko s’assombrit. « Père, vous êtes fatigué ? — Oui, répondit-il. Aujourd’hui même, au bureau, je recevais quelqu’un. J’ai tiré une bouffée de ma cigarette, je l’ai posée sur le cendrier, j’en ai allumé une autre et l’ai posée sur le cendrier ; voilà trois cigarettes qui se fumaient toutes seules, en rang, toutes aussi longues les unes que les autres. J’en avais honte ! » En effet, dans le train, l’idée de se faire lessiver la tête lui était venue, mais la notion de son corps endormi l’avait séduit plus que celle d’un cerveau mis à neuf. Certes, il était las.

Car Shingo est au bout de son chemin et il entend déjà le grondement de la montagne.

[...]Shingo se demanda s’il n’entendait pas la mer, mais non, c’était bien le grondement de la montagne. Il ressemble, ce grondement, à celui du vent lointain, mais c’est un bruit d’une force profonde, un rugissement surgi du coeur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu’il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d’un bourdonnement d’oreilles, il secoua le chef. Le bruit cessa. Alors, Shingo fut effrayé. Il frissonna comme si l’heure de sa mort lui avait été révélée.

Comme pour ajouter à l'étrangeté asiatique, les chapitres du livre sont autant d'épisodes parus à l'origine dans des journaux ou magazines nippons : il arrive donc que Kawabata rappelle ce qui s'est passé quelques pages auparavant et répète quelques scènes sous un angle légèrement différent, comme un écho du nouveau chapitre.

On y goûte tout l'art de la contemplation dont savent faire preuve les maîtres zen, et les petites scènes quotidiennes s'alignent, pages après pages, où l'on découvre la vie familiale de ces très lointains japonais.

Shingo a jadis épousé la soeur de celle qu'il convoitait, sa fille est en passe de divorcer et son fils ne rentre pas souvent à la maison où l'attend pourtant sa jeune épouse Kikuko. Une jeune femme délaissée qui allume encore quelque étincelle dans le regard vieillissant de Shingo.

Au fil des pages et des dernières saisons qui passent, le viel homme désabusé et fatigué se demande ce qu'il y a eu de bien dans sa vie, ce qu'il faut en garder.

Il n'y verra finalement que le fait d'avoir traversé la guerre ...

__________________________

(1) - à seize ans, Kawabata avait déjà perdu parents, soeur et même grands parents ...

(2) - Kawabata se gavait de somnifères et se suicida au gaz à l'âge de 72 ans


Disponible en ebookPour celles et ceux qui aiment le Japon.
Ces pages datent de 1954 en VO et sont superbement traduites du japonais par Sylvie Regnault-Gatier.

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On A Tout Rangé