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14 septembre 2010 2 14 /09 /septembre /2010 06:47
L'avis de Kathel

La croisade des enfants.

Historiquement, ce bouquin pourrait être la suite de L'oiseau moqueur.
Ann Harper Lee avait écrit son best-seller dans les années 60 en pleine campagne des noirs américains pour leurs droits civiques.
Thomas H. Cook a écrit son polar, Les rues de feu, plus récemment (1989) mais il relate précisément les faits de 1963 à Birmingham, Alabama, d'où il est natif. Il avait 16 ans à l'époque où Martin Luther King entraînait ses concitoyens à la conquête pacifique de leurs droits pour obtenir la fin de la ségrégation.
[...] Les sit-in dans les cafétérias ségrégationnistes des grands magasins et les défilés de masse en plein coeur du quartier des affaires avaient transformé la ville en zone d'émeute.
Dans cette ambiance explosive, en plein été, pendant que tous ses collègues forment le dernier carré de l'ordre blanc, Ben, flic blanc et intègre - oui ! c'était lui qui occupait seul cette fonction cette année-là à Birmingham, Alabama - Ben donc, s'obstine à vouloir découvrir l'assassin d'une fillette découverte morte dans un terrain vague.
Un petit détail quand même : la fillette était black ...
Les amateurs de polars peuvent sans doute changer de rue (l'avenue Martin Luther King !) car si ce bouquin vaut le détour, c'est bien sûr pour la description du contexte social de l'époque et du lieu.
Thomas H. Cook est prof. d'Histoire et met en scène des faits réels : la croisade des enfants a bien eu lieu cette année-là à Birmingham pour contrer les vues d'un préfet va-t-en-guerre.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
C'est Folio Policier qui édite ces 437 pages parues en 1989 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Tom Nieuwenhuis.
Kathel a bien aimé également. Wiki parle des événements de Birmingham et de Martin Luther King.
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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 06:57
D'autres avis sur Critiques Libres

Le mythe du windigo.

Ah quel plaisir exquis quand, au bout d'une vingtaine de pages, on se dit : purée, là on en tient un bon, un grand !
Candidat au best-of 2010On avait lu le plus grand bien du roman du canadien Joseph Boyden : Le chemin des âmes, et on n'a pas été déçus. Avis unanime et partagé de MAM et BMR : un très beau roman qui finira très certainement sur notre podium 2010.
Une écriture simple mais ample, à l'américaine, avec une puissance d'évocation peu commune.
Un roman fort autour de trois personnages riches et complexes : deux indiens crees d'Amérique du nord, enrôlés dans l'armée canadienne venue lutter dans la Somme et l'Artois contre les teutons pendant la Grande Boucherie Guerre, celle de 14-18. Deux amis inséparables. Et la tante de l'un deux, une vieille sorcière cree.
Une histoire admirablement construite autour de trois récits qui s'entrecroisent avec une surprenante fluidité pour mieux nous faire découvrir les multiples facettes des trois personnages. Le livre s'ouvre sur un quiproquo(1) : de nos deux jeunes indiens partis au front, seul l'un d'eux revient au pays, une jambe en moins et la tête en vrac, alors que sa vieille tante Niska n'était venue à Toronto que pour ramener son ami au pays.
[...] « On m'avait dit que étais morte, ma tante.
- On m'avait dit la même chose. »
Ils quittent Toronto en canoé pour un long voyage de trois jours (et trois longues nuits) vers leurs terres, au cours duquel la vieille Niska ressort ses secrets, ses pratiques et ses médecines pour tenter d'apaiser l'âme brisée de son neveu. Un voyage qui fera ressurgir deux autres récits.
Tout d'abord, la jeunesse de nos trois indiens, au début du siècle sur ces terres convoitées où certains se rebellent encore contre la christianisation forcée ou la ghettoïsation dans les réserves.
Les crees tentent encore de préserver leurs traditions comme par exemple le mythe du windigo destiné à maintenir le tabou sur le cannibalisme : pour ce peuple de chasseurs, l'hiver enneigé est parfois trop long pour joindre les deux bouts et il n'est pas rare de devoir mettre les mocassins à bouillir dans la soupe(2). Aussi lorsque la saison de chasse est vraiment trop mauvaise, la tentation est parfois trop forte et l'innommable est commis, souvent entre proches, par exemple lorsqu'une mère tente de sauver ses petits.
[...] Savoir qu'on a attenté à la dignité d'un être cher ; que l'on a, poussé par le désir féroce de survivre, commis un acte qui vous met à jamais au ban des vôtres, c'est un métal très dur à avaler, bien d'avantage que la première bouchée de chair humaine.
Le père de Niska possèdait les talents requis pour chasser ces êtres devenus des windigos, une sorte de loup-garou local. Niska a hérité de ce don : elle est devenu tueuse de windigos.
Le troisième récit, c'est bien entendu l'épouvantable épopée des deux jeunes indiens sur nos terres à nous, jusqu'à la terrible Crête de Vimy près de Lens, où périrent 60.000 canadiens (oui, vous avez bien lu : soixante-mille canadiens !).
[...] « Tu veux que je te dise, ma tante ? » Et je reprends un peu d'eau. « Il y a tellement de morts enterrés  là-bas que si les arbres repoussent, les branches porteront des crânes. »
Nos deux crees sont d'habiles chasseurs, on l'a vu. Des recrues de choix pour crapahuter entre les tranchées et les barbelés, s'embusquer silencieusement, patienter toute une nuit sans bouger ni se faire repérer et au petit jour dégommer à la lunette quelques officiers ennemis avant de revenir en évitant les obus. Des snipers au tableau de chasse impressionnant.
Mais des tranchées, on sait que les rares qui en reviendront, ne rentreront pas indemnes.
Beaucoup y perdront leur intégrité physique.
[...] Un obus est tombé trop près. Il m'a lancé dans les airs et, soudain, j'étais un oiseau. Quand je suis redescendu, je n'avais plus de jambe gauche. J'ai toujours su que les hommes ne sont pas faits pour voler.
Tout comme leur intégrité mentale : beaucoup finiront accros à la morphine.
[...] Chaque fois que les brancardiers arrivent en sens inverse, il faut se tasser contre le parapet. J'essaie de ne pas regarder les blessés  qu'on emporte ; mais à l'occasion, je baisse les yeux et je découvre un visage ou bien convulsé de douleur, ou bien marqué du M jaune indiquant qu'on lui a donné la médecine et qu'il rêve, maintenant, de l'autre monde.
[...] Le seul fait de prendre une seringue dans ma trousse, et de tendre le bras, me soulage presque autant que la morphine elle-même.  
Mais le roman de Joseph Boyden n'est pas qu'un récit de guerre de plus, loin s'en faut, et malgré l'horreur des tranchées on devient très vite accro, non pas à la morphine, mais à l'histoire qu'il nous conte. Sans doute parce que ses trois personnages (tout comme son écriture) sont lumineux et que, malgré les terribles souvenirs qui remontent, on se sent étonnamment bien aux côtés de la vieille sorcière cree au fond du canoé. Et l'on voudrait que le voyage de retour dure encore.
On ne peut pas vous en dire plus sur ces histoires de windigos(3) ni comment les légendes indiennes croiseront l'épouvantable réalité des tranchées ... Il vous faudra faire un éprouvant mais enrichissant voyage de trois jours en compagnie de la vieille Niska, de son neveu et du souvenir de son ami Elijah.
Three-day road : c'est le titre original.

[...] Tu m'as enseigné, Niska, que tôt ou tard, chacun de nous devra descendre, trois jours durant, le chemin des âmes.  
Puisque dans les mythes crees, ce chemin des âmes(4) c'est un peu le Styx de nos anciens. 
Comme pour nous, il vous faudra à coup sûr quelques jours, après avoir refermé ce livre, avant de pouvoir ouvrir un autre bouquin ... on ne revient pas facilement des terres indiennes de Joseph Boyden.
________________
(1) : et se clôturera sur l'explication de ce malentendu lorsque les sorts des troi
s personnages se retrouveront indissolublement liés et entrecroisés.
(2) : d'autant que l'avidité des européens pour les fourrures fait que les trappeurs indiens eux-mêmes accélèrent la disparition de leurs propres ressources en gibier.
(3) : mais vous pouvez lire Wikipedia
(4) : évidente allusion du titre français au terrible Chemin des Dames, c'était tout à côté.

Pour celles et ceux qui aiment les légendes indiennes (et pas que celle de Pocahontas).
C'est Le livre de poche qui édite ces 471 pages parues en 2004 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Hugues Leroy.
Beaucoup d'avis unanimes : Blake, Kathell, Sophie, Papillon, ...
D'autres avis sur Critiques Libres, un autre site ici parle de Joseph Boyden.
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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 06:20

En ces temps troublants où, du fond de leur retraite, quelques esprits malveillants voudraient bien déporter encore quelques tsiganes rescapés d'une autre époque encore plus troublée, qu'on nous pardonne notre retard à (re)citer cette très belle image tirée du livre de Carole Martinez : Le coeur cousu.

Le bouquin n'était pas extraordinaire, on en parlait juste avant l'été, mais la citation le vaut bien :

C'est nous, les Gitans, qui faisons tourner la Terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut.

Voilà qui est dit aux empêcheurs de tourner la Terre en rond.

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22 juillet 2010 4 22 /07 /juillet /2010 07:47

D'autres avis sur Critiques Libres


  B-29. Avec un B comme Boeing ... 

On vient tout juste de relire les Naufrages d'Akira Yoshimura, un livre superbement écrit et construit. Un des meilleurs qu'on ait jamais lu, disons le franchement (voir ici).

Il fallait donc qu'on relise également La guerre des jours lointains, qu'on avait découvert il y a quatre ans, également après Naufrages.

Fin 1945, au lendemain de la reddition de l'Empereur du Pays du Soleil Levant : les cendres des villes japonaises pilonnées pendant plus d'un an par les américains sont encore tièdes, l'écho des deux bombes atomiques(1) résonne encore.

À peine descendus de leurs bombardiers B-29(2) dans lesquels ils écoutaient du jazz en rasant les plus grandes villes de l'archipel et en décimant les populations civiles, les américains entament une série de procès contre les "criminels de guerre" japonais.

Les gradés nippons se suicident à la chaîne pour échapper à la honte d'une arrestation par les vainqueurs arrogants.

Ancien officier de la défense anti-aérienne, Takuya vient d'être démobilisé. Lui-même a décapité, sur ordre, un aviateur US tombé de son bombardier.

[...] Takuya avait imaginé la silhouette de l'homme à l'intérieur de son bombardier, en train de se balancer sur un rythme de jazz. L'ennemi était inexcusable. Il fallait lui enlever la vie en contrepartie de ses nombreuses victimes.

Soucieux d'échapper à une condamnation (et certainement à une pendaison), il abandonne maison et famille et prend la fuite à travers le pays ravagé, en proie à la famine.

[...] Soudain, il se demanda comment vivaient les officiers américains. Pour la plupart, ils étaient sans doute déjà rentrés au pays, où ils devaient recevoir les honneurs de la victoire. Peut-être que, de retour dans leur village, ils avaient été serrés dans les bras de la population et portés en triomphe jusque chez eux. Beaucoup parmi eux avaient sans doute été décorés pour avoir tué un grand nombre de soldats dans les combats. Lui, il avait tué un soldat américain. Un grand jeune homme blond qui avait participé aux bombardements incendiaires sur les villes japonaises, précipitant dans la mort un nombre impressionnant de vieillards, de femmes et d'enfants. Son acte de tuer cet homme lui aurait peut-être valu une décoration à la fin de la guerre en cas de victoire, mais dans le cas présent, il le plaçait en position de se retrouver la corde au cou. [...] Il avait du mal à accepter ce paradoxe.

De son écriture minimale et distanciée, Akira Yoshimura décortique avec une précision chirurgicale les absurdités de la guerre et les états d'âme de la population japonaise, l'arrogance des vainqueurs et l'humiliation des vaincus.

Derrière sa prose d'apparence lisse et mesurée, on devine les failles laissées par ces terribles événements.

Mais Akira Yoshimura est trop fin pour se contenter de fustiger l'arrogance des armées d'occupation. Ce n'est pas son but et il ne défend pas de thèse(3) : dans le même chapitre où il se demande (fort judicieusement) si les américains considéraient les japonais vraiment comme des êtres humains pour oser ces bombardements massifs, il rapporte également le sort réservé aux malheureux parachutés, jusqu'à la vivisection pratiquée par les médecins militaires nippons curieux de découvrir les secrets de ces grands gaillards blonds.

Chacun lira donc ces pages avec ses propres yeux ... qui ne sont pas japonais.

Même la relecture (on avait découvert cette Guerre des jours lointains, il y a quatre ans) semble apporter un éclairage encore différent.

Pour notre part, on y a redécouvert l'ingéniosité des militaires américains, toujours prompts à inventer de nouvelles stratégies guerrières quelque soit l'époque et le lieu(4) : après les premiers essais à Dresde et Hambourg, le Japon eut droit à l'extermination massive de ses villes et de sa population civile, jusqu'à la solution finale avec Little Boy et Fat Man (5).

[...] Il avait souvent entendu dire que telle ou telle ville avait été détruite par les bombes incendiaires, mais le spectacle horrible auquel il était confronté dépassait de loin tout ce qu'il aurait pu imaginer. Les flammes innombrables se pressaient en une immense déferlante en pleine tempête sur une mer démontée. Son visage était chaud comme s'il avait été brûlé. 

La fumée qui arrivait lui faisait mal aux yeux. Il n'y avait ni installations militaires, ni usines d'armements en ville, l'escadron de B-29 avait largué ses bombes incendiaires avant de repartir en sens inverse dans l'unique but de réduire en cendres les habitations et de massacrer les habitants. Il réalisa que la scène qu'il avait sous les yeux s'était répétée dans un certains nombre de villes de toutes les régions du Japon, précipitant de nombreux civils dans la mort.

Poursuivi par ces horreurs et la crainte de la police militaire, Takuya parcourt son pays ravagé, en plein désarroi, en pleine famine aussi puisque même le riz est devenu une denrée rare.

Dans cet ouvrage tout comme dans Naufrages, Akira Yoshimura démontre encore une fois sa maîtrise d'une langue sobre et sèche qui convient parfaitement à cette histoire sombre, aux relents de fin du monde.

Yoshimura a rédigé là un devoir de mémoire : ce qui doit être dit (et écrit) avant d'autoriser l'oubli.

Un livre où l'on découvre la guerre du côté des perdants.

____________

(1) : rappelons cette réplique terrible dans Tsubaki, le livre de Aki Shimazaki :

[...] - Grand-mère, pourquoi les Américains ont-ils envoyé deux bombes atomiques sur le Japon ?

- Parce qu'ils n'en avaient que deux à ce moment-là, dit-elle franchement.

(2) : le B de B-29 veut dire Boeing, rappelons-le.

(3) : chacun connait d'ailleurs les exactions commises à cette époque par l'envahisseur japonais, encore haï d'une bonne partie des populations du sud-est asiatique.

(4) : l'utilisation du napalm sera bientôt perfectionnée au Vietnam et depuis, les stratégies ont encore évolué : les américains s'essayent désormais à la guerre contre-insurrectionnelle (COIN) comme en Irak et en Afghanistan.

(5) : sans doute qu'avec de petits noms, ces deux bombes avaient un côté plus humain.


Pour celles et ceux qui n'aiment pas les guerres.
Babel Actes Sud édite ces 286 pages qui datent de 1978 en VO et qui sont traduites du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

L'article de Wikipédia sur les deux bombes atomiques.

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 06:56

Si vous aimez ...

 

C'est presque les vacances : le choix difficile des quelques tomes qu'on emportera dans le train, l'avion ou dans le sac de plage ...

D'autant qu'on ne sait trop si la météo incitera à la lecture ou à la bronzette ...

 

Alors on a essayé de regrouper ici quelques bonnes idées pour celles et ceux qui n'ont peut-être ni l'envie ni le temps de se perdre dans les dédales du blog : ils ne trouveront que des coups de coeur parmi les coups de coeur, que du bon, du très bon !

 

Plaisir garanti !

Alors si vous aimez lire ... suivez le guide !

 

 

 

_____________________

Quant à nous, on devrait vider notre sac de voyage à la rentrée avec un peu de sable (du sable d'Afrique) et puis quelques livres prometteurs :

 

http://carnot69.free.fr/images/lechagrin.jpghttp://carnot69.free.fr/images/lechemindesames.jpghttp://carnot69.free.fr/images/cequejesaisdeveracandida.jpghttp://carnot69.free.fr/images/lebateau.jpghttp://carnot69.free.fr/images/lesvisages.jpghttp://carnot69.free.fr/images/lesevadesdesantiago.jpghttp://carnot69.free.fr/images/prodigieusescreatures.jpghttp://carnot69.free.fr/images/mississippi.jpghttp://carnot69.free.fr/images/lesruesdefeu.jpg

 

Mais il reste encore quelques lectures en cours avant les vacances... à suivre donc !

Bonnes lectures et à bientôt pour la rentrée ... littéraire !

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29 juin 2010 2 29 /06 /juin /2010 06:50

D'autres avis sur Critiques Libres


  Auberge espagnole. 

Avec son Cœur cousu, Carole Martinez a frappé fort : son premier roman est couronné de prix et encensé de (presque) tous.

Elle nous y relate un véritable conte, dans une Espagne donquichottesque et sans trop d'époque(1).

L'histoire de Frasquita, une couturière à moitié magicienne ou à moitié sorcière, c'est comme on veut, capable de donner vie aux pièces de tissu (... ou de chair) qu'elle recoud.

L'histoire de Frasquita et de ses nombreux et étranges enfants : une fille muette qui sait lire mieux que tout le village réuni, une fille qui chante plus haut que les oiseaux, un fils aux cheveux rouges, une autre fille née avec des plumes de poulette, une autre encore qui luit dans le noir la nuit, ...

[...] Alors tous s'accordèrent à dire que, dans l'ombre, la petite Clara luisait.

Et pas seulement les mauvaises langues, puisque aujourd'hui encore ma sœur Anita elle-même raconte cette histoire d'enfant lumière, elle affirme que c'était dans la chair, que quelque chose y brûlait si fort qu'on aurait pu utiliser son petit corps de deux ans pour éclairer une pièce.

Durant ce dernier hiver qu'ils passèrent à Santavela, certains soirs dans la maison vide, la lumière qu'elle dégageait était assez intense pour qu'Anita qui dormait dans sa chambre se glissât contre son berceau et poursuivît sa lecture.

La première partie du bouquin est un peu longuette. Les répétitions propres à toute forme de conte agacent un peu : les multiples enfantements, les combats de coqs sans cesse recommencés (le mari de Frasquita y perd ses meubles, et puis sa maison, et puis sa femme elle-même).

À mi-chemin, l'histoire bouillonnante et picaresque prend enfin son envol en même temps que Frasquita prend sa liberté sur les chemins poussiéreux d'Andalousie, tirant sa charrette et toute sa marmaille.

On a alors le plaisir de croiser en route toutes sortes de fantasques personnages : une sage-femme qui met au monde les petits du village tandis que son grand fils joue les ogres, des robins des bois anarchistes citant Bakounine tandis que gronde la révolte des paysans contre la garde civile et les riches terriens propriétaires des oliveraies, un étrange fantôme de meunier qui moud des pierres de craie depuis que les hommes de la vallée ne lui apportent plus leur blé, ...

[...] Le doyen des Gitans surtout passa du temps à ses côtés.

" C'est nous, les Gitans, qui faisons tourner la Terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut. Mais toi, pourquoi marches-tu, la belle, pourquoi chemines-tu comme les cigognes en hiver vers le sud, avec ta nichée derrière toi et tous leurs petits pieds sanglants ? Pourquoi leur imposer un tel voyage ? "

Tout cela est plein de poésie, d'humour et de vie.

Carole Martinez n'hésite pas à revisiter subtilement les mythes et l'on n'imaginait pas les pentes de la Sierra Nevada si fréquentées : le petit poucet, pandore, pénélope, frankenstein, ...

Dans la généreuse paella de Dona Martinez il y a du bon et du moins bon : les morceaux sont copieux, les parfums épicés, les saveurs fortes. À chacun d'y picorer selon ses goûts et appétits.

______________

(1) : de rares indices nous situent à la fin du XIX°, pendant ce qu'on appelle la Révolution Cantonale de 1873.


Pour celles et ceux qui aiment les andalouses.
Folio édite en poche ces 440 pages qui datent de 2007.

Constance, L'or des chambres, Lilounette, en parlent.

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26 juin 2010 6 26 /06 /juin /2010 06:30
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V pour Vendetta.

Après la récente découverte de Seul le silence (candidat à notre best-of 2010), on n'a guère attendu avant de se précipiter sur le deuxième ouvrage de Roger Jon Ellory : Vendetta.
Vendetta a été écrit en 2005 avant Seul le silence qui date de 2007 : les traductions françaises sont parues depuis en ordre inverse.
Avec ces deux bouquins, R. J. Ellory confirme qu'il est un excellent faiseur d'histoires. On l'avait dit avec Seul le silence (roman plus abouti et plus original que Vendetta), cet auteur sait raconter une histoire.
Polar noirEt le scénario de Vendetta lui offrait vraiment une occasion en or : en Louisiane, la fille du gouverneur et sénateur est enlevée. Pas de rançon.
Juste un coup de fil d'Ernesto Perez, inconnu de toutes les bases de données du FBI : Perez veut parler. Raconter son histoire.
À la fin de sa longue confession, il promet de révéler où il a séquestrée la fille du gouverneur.
Nous voici donc embarqués dans le monologue de cet étrange Perez  face aux agents du FBI.
Les chapitres alternent entre l'histoire, la vie et les crimes de Perez et les recherches infructueuses de l'enquête qui piétine.
Ce que raconte Perez, la vie d'Ernesto Perez, n'est rien moins que l'histoire de la Mafia : de Cuba à New-York en passant par Las Vegas ou Chicago, de Castro à Nixon en passant par Marylin Monroe ou les Kennedy, c'est cinquante ans de l'histoire mafieuse de l'Amérique qui défilent au long des chapitres.
[...] - Nous tenons le type, vous savez !
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Comment est-il ?
- Vieux. La soixantaine bien sonnée, il adore s'entendre parler. J'ai passé près de deux jours à l'écouter et je n'ai toujours pas la moindre idée de pourquoi il a enlevé la fille ni de l'endroit où elle est.
- Et vous avez la moitié du FBI qui vous colle comme une sangsue.
Et Ernesto Perez, pardon, R. J. Ellory, sait raconter son histoire. Chacun des chapitres est comme une petite nouvelle et pendant l'intermède où l'on suit les piétinements et les angoisses du FBI (la fille du gouverneur est toujours séquestrée quelque part !) on attend avec impatience de replonger à nouveau dans la vie de Perez, tueur à gages de la mafia, espérant secrètement qu'il continue à bavarder avec les flics et qu'il garde le plus longtemps possible la fille du sénateur au cachot !
Comme avec le jeune garçon de Seul le silence, on retrouve ici encore la puissance des livres et de la lecture : le jeune et pauvre immigré cubain Ernesto aura en effet commencé sa longue et riche carrière de tueur parce qu'il avait soif du savoir de quelques encyclopédies qu'était venu lui fourguer un représentant fort mal avisé ...
[...] J'ai hésité un moment, dévisagé Carryl Chevron d'un oeil, puis baissé le regard vers le livre qu'il tenait entre ses mains. J'entendais les rouages de mon cerveau fonctionner à plein régime; je ne savais pas quoi mais il fallait que je fasse quelque chose.
- Il y en a combien ? ai-je demandé.
- Neuf. Neuf livres en tout. Tous exactement comme celui-ci, juste là, dans le carton à l'arrière de ma voiture.
J'ai encore hésité, non pas parce que je doutais de ce que je voulais, mais parce que je n'étais pas certain de la manière de l'obtenir.

Pour finir - un peu comme pour Seul le silence : R.J. Ellory a encore des progrès à faire pour terminer ses histoires qu'on ne voudrait pas voir finir - quelques rebondissements rocambolesques viendront clôturer le scénario : bien sûr on ne découvrira que dans ces toutes dernières pages pourquoi Ernesto Perez a monté cette machination, pourquoi il a enlevé la fille du gouverneur de Louisiane, pourquoi il voulait confesser sa longue série de crimes et de qui il voulait se venger.
Et comment. Car une chose est sûre, Ernesto Perez était bien trop malin pour ne pas avoir tenu compte de la sagesse sicilienne qui enseigne que :
[...] Si tu cherches la vengeance, creuse deux tombes ... une pour ta victime et une pour toi.
Mais tous ces "pourquoi" ne sont pas essentiels : s'il faut lire Vendetta c'est bien plus pour l'histoire d'Ernesto Perez, l'histoire racontée avec maestria par R. J. Ellory.
On se fichait complètement du sort réservé à la fille du sénateur (et on avait tort ...mais chut !).
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifEnfin, une autre chose est tout aussi sûre : cet été vous aurez dans les mains un pavé de R. J. Ellory, l'anglais qui écrit comme les américains et qu'il faut lire cette année.
Il ne vous reste que le choix : vous pouvez opter avec cette Vendetta pour un excellent et original thriller ou bien, avec Seul le silence, vous pouvez vous laisser emporter par l'un des meilleurs romans de l'année.
À vous de voir : dans les deux cas le plaisir de lire est garanti et on a connu des choix plus difficiles !
Les plus gourmands feront comme nous et liront les deux !

Pour celles et ceux qui aiment les thrillers américains, même s'ils sont écrits par des anglais.
C'est Sonatine qui édite ces 652 pages parues en 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Fabrice Pointeau.
D'autres avis sur Critiques Libres ou sur Babelio.
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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 06:40

D'autres avis sur Critiques Libres


  De profundis...

Après les très très remarquables Chaussures italiennes (candidat à notre best-of 2010, rappelons-le) et Tea-Bag, voici Profondeurs, un autre roman du suédois Henning Mankell que l'on connaissait surtout par ses polars.

Profondeurs nous raconte une très étrange histoire à l'aube de la guerre de 1914 : celle du capitaine Lars Tobiasson-Svartman de la marine de guerre suédoise. Je cite le patronyme en intégralité puisque Lars tient beaucoup à ces deux noms accolés : celui de sa mère (Tobias...) étant supposé le protéger de celui de son père ...

Le capitaine Lars se montre un personnage assez peu sympathique : il ment continuellement, s'emporte facilement et peut se mettre à frapper, voire pire encore.

Il ment à tout le monde : à sa femme, à sa maîtresse, à lui-même, à ses collègues et à l'Amirauté. Difficile de s'attacher à ce drôle de bonhomme. Enfin, drôle, c'est une façon de parler.

Un bonhomme un brin obsessionnel, obnubilé par les distances qu'il estime ou mesure avec précision : il est hydrographe, chargé de tracer des routes secrètes dans l'archipel suédois de la Baltique pour les bateaux à l'aube de la grande guerre. Obsédé par les distances donc, à commencer par celles qu'il prend soin de maintenir entre lui et les autres.

[...] Ses tout premiers souvenirs étaient les distances : entre lui et sa mère, entre sa mère et son père, entre le sol et le plafond, entre l'inquiétude et la joie. Sa vie entière se résumait à des distances à mesurer, à raccourcir ou à rallonger.

Notre hydrographe est obnubilé par les profondeurs qu'il devine ou mesure en mer pour tracer ses routes, obsédé au point de dormir avec sa sonde en guise de nounours.

[...] Le lendemain, il marcha dix kilomètres sur la glace. Ce qui le conduisit par-delà la fosse de Bockskär jusqu'aux rochers d'Hökbada, où il installa son campement pour la nuit.

À l'origine son intention était de marcher droit sur Halsskär; mais une fissure dans la glace l'avait forcé à faire un détour par le nord. Hökbada n'était qu'un groupe de rochers escarpés et inhabités. Avant la tombée de la nuit, il eu le temps de s'y construire un abri, un toit de branches et de mousse jeté sur une anfractuosité rocheuse. Il fit du feu  et ouvrit une conserve de viande. Quand il se glissa dans son sac de couchage, le vent était encore faible. Le froid s'était adouci pendant la journée. Il estima la température à moins trois degrés. Une fois la nuit tombé et le feu éteint, il tendit l'oreille pour écouter la mer. L'entendait-il se briser contre le bord de la banquise ? La glace tenait-elle jusqu'à Halsskär ? Était-ce la mer ou le silence de ses pensées qu'il percevait ?

À plusieurs reprises il crut entendre des coups de canon, d'abord un grondement lointain, puis une onde de choc qui s'évanouissait dans les ténèbres.

Personne ne sait où je suis, pensa-t-il. Au coeur de l'hiver, dans ce monde glacé, j'ai trouvé une cachette que personne ne pourrait même imaginer.

Au cours de ces missions en mer ou sur la glace, le capitaine Lars fera la rencontre d'une femme à demi perdue sur une île de pêcheur. Il en tombera aussi obsessionnellement amoureux qu'il l'était de sa sonde marine et finira par errer de mensonge en mensonge entre son épouse de Stockholm et cette femme sur son île glacée.

Une histoire presque kafkaïenne avec, en arrière-plan, la description sans concession d'une Marine suédoise où, malgré la neutralité affichée, les officiers ont bien du mal à cacher leurs sympathies pour la flotte du Kaïser qui ne va pas manquer de mettre la pâtée à ces arrogants britanniques. 

De tout cela on se doute qu'il ne sortira rien de bon : certains sombreront dans la folie, d'autres sombreront tout court dans les profondeurs des eaux glacées et le Monde lui-même sombrera peu à peu dans l'horreur des années de guerre.

De toute évidence on peut tracer quelques parallèles entre l'officier de marine Lars et le chirurgien Fredrik Welin des Chaussures italiennes : deux hommes perdus sur leur île, tenant soigneusement "les autres" à l'écart et que seuls la glace et le froid relient au monde ...

On avait quand même trouvé le roman des Chaussures beaucoup plus abouti et surtout plus agréable, plus facile à lire, ne serait-ce que parce qu'il était un peu moins pessimiste que ces sombres Profondeurs.

Malgré la toujours très belle écriture de Mankell, on tient là sans doute son livre le plus difficile, même si MAM tout comme BMR ont beaucoup aimé.

Un livre où l'on découvre l'hiver dans les îles de l'archipel suédois.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de marin, même givrés.
Seuils Points édite en poche ces 345 pages qui datent de 2004 en VO et qui sont traduites du suédois par Rémi Cassaigne.
L'avis enthousiaste de Black. D'autres sur Critiques Libres.

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 19:30

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  Pour quelques sacs de riz ... 

On avait lu ce court roman d'Akira Yoshimura au tout début de la naissance de ce blog, il y a un peu plus de quatre ans.

Ces Naufrages nous avaient laissé un fort souvenir, une trace indélébile. L'histoire était rude et puissante, l'envie d'y goûter à nouveau restait là.

Candidat au best-of 2010

À la relecture, ce petit conte philosophique a conservé toute sa force et l'écriture de Yoshimura gardé toute sa noblesse.

Le japonais nous fait partager la dure, très dure, vie des pêcheurs d'un petit village perdu le long de la côte.

Quelques habitants survivent là, isolés entre mer et montagne.

Lorsque la saison de pêche n'est guère fructueuse, les familles sont obligées de vendre un des leurs (fille aînée, femme, mari, ...) à quelque maquignon en échange de quelques sacs de pauvres céréales. Tous ne reviennent pas au village.

[...] Quand quelqu'un mourait au cours de sa période de travail, l'intermédiaire était obligé de dédommager l'employeur. C'est pourquoi il choisissait des gens en bonne santé et, considérant la perte que cela pouvait représenter, il prenait à l'employeur une somme plus importante que celle qui revenait à la famille. le village d'Isaku semblait constituer pour lui une bonne source de revenus quant à la qualité de ceux qui se vendaient pour travailler.

Alors au fil des siècles, les habitants du village ont pris coutume de se faire naufrageurs.

La récolte du sel (ils font bouillir de grandes bassines d'eau de mer) se fait désormais sur la plage : en cas de mauvais temps, ils escomptent bien que quelques bateaux apercevront les feux ainsi allumés sur la grève ...

[...] - Tu sais pourquoi on cuit le sel sur la plage ?

L'œil de Kichizo était tourné vers lui.

Isaku savait que la quantité de sel récoltée, nécessaire à la consommation du village pendant un an, était répartie équitablement entre les familles. Il pensa que si Kichizo lui posait cette question, c'était pour savoir s'il connaissait l'autre raison.

- C'est pour faire venir les bateaux, n'est-ce pas ? répondit-il en le regardant.

Après la saison de la pêche, vient la saison des tempêtes et si les vents ne leur sont pas "favorables", ils devront bientôt vendre la fille aînée(1), enfin la plus âgée qu'il leur reste, en échange de quelques sacs de riz ...

Ainsi dans le village du jeune Isaku dont le père est parti il y a près de trois ans se vendre sur quelque chantier, il faut savoir traverser plusieurs années sans naufrage "providentiel".

Mais lors d'un hiver enfin plus propice que les autres, c'est la fête !

[...] Des petits bateaux avaient quitté la plage et se dirigeaient vers le navire échoué sur les rochers. [...] Les petites embarcations progressaient, et bientôt elles vinrent entourer le navire naufragé. On aurait dit des fourmis à l'assaut d'un scarabée.

Malheur ensuite aux rares marins survivants ...

[...] Les maquereaux ne s'étaient pas vendus, la pêche au poulpe n'avait pas beaucoup donné, et ils n'avaient pas ramassé de grandes quantités de coquillages, aussi l'arrivée providentielle du bateau mettrait-elle les villageois à l'abri du besoin pour deux ou trois ans peut-être. Ils allaient pouvoir vivre quelques temps tranquilles, et personne ne serait obligé de se vendre.

La vie des habitants du village du jeune Isaku est assurément l'une des plus dures qui soient. Mais ce qui les attend à la fin du conte sera plus sévère encore.

L'écriture d'Akira Yoshimura est sobre et sèche comme il convient à cette cruelle histoire. Au fil des saisons, il fouille sans relâche, jusqu'au coeur de ces hommes.

Cet auteur maîtrise une rare puissance d'évocation : tout au long de ces quelques pages on reste collé au rivage, les pieds dans le sable aux côtés d'Isaku et de ses compatriotes.

Une très très belle occasion de découvrir la littérature japonaise.

____________

(1) : c'est d'ailleurs une scène de ce genre qui ouvre le film Mémoires d'une Geisha.

 


Pour celles et ceux qui aiment les pêcheurs.
Babel Actes Sud édite ces 189 pages qui datent de 1982 en VO et qui sont traduites du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 06:52

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C'est pas l'homme qui prend la mer ...   


C'est avec Au bout du rouleau qu'O. le marin nous avait fait découvrir Joseph Conrad ce polonais né en Ukraine qui vécu à Marseille et qui écrivait en anglais.

Un homme de voyage, citoyen du monde comme tous les marins, il en était un lui-même pour s'être engagé dans la marine marchande britannique.

http://carnot69.free.fr/images/opuscules.gifRevoici cet auteur qui vécut à la charnière entre les deux siècles et qui influencera les plus grands comme Faulkner, Gide ou Malraux.

L'édition originale chez Gallimard(1) fait suivre la première nouvelle, Jeunesse, d'un second récit : Au coeur des ténèbres. Deux récits de voyage autour d'un même personnage récurrent : Marlow.

Jeunesse raconte un court périple : le premier voyage du jeune Marlow, le dernier du vieux rafiau sur lequel il a embarqué.

[...] - Oui, j'ai bourlingué pas mal dans les mers d'Extrême-Orient : mais le souvenir le plus clair que j'en ai conservé, c'est celui de mon premier voyage. Il y a de ces voyages, vous le savez vous autres, qu'on dirait faits pour illustrer la vie même, et qui peuvent servir de symbole à l'existence. On se démène, on trime, on sue sang et eau, on se tue presque, on se tue même vraiment parfois à essayer d'accomplir quelque chose, - et on n'y parvient pas. Ce n'est pas de votre faute. On ne peut tout simplement rien faire, rien de grand ni de petit, - rien au monde, - pas même épouser une vieille fille, ni conduire à son port de destination une malheureuse cargaison de six cent tonnes de charbon.

http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifLe navire fait eau de toutes parts (on assiste à plusieurs faux départs avant qu'il soit à peu près étanche), il doit affronter tempêtes et cyclones, les équipages successifs refusent d'aller plus loin, la cargaison de charbon finit par s'enflammer, et même les rats avaient préféré débarquer avant que cette presqu'épave soit prête à larguer ses amarres !

L'arrogante et invincible jeunesse de Marlow aura-t-elle raison de l'adversité ?

[...] Je n'avais pas su jusque-là à quel point j'étais pour de bon un homme. Je me rappelle les visages tirés, les silhouettes accablées de nos deux matelots, et je me rappelle ma jeunesse, ce sentiment qui ne reviendra plus.

Si vous ne connaissez pas encore cet auteur incontournable à ranger parmi les grands classiques, n'hésitez pas un instant : cette petite nouvelle (Jeunesse) est parfaitement construite. Un point d'entrée idéal dans la langue noble et riche de ces histoires au parfum surrané d'une époque (littéraire et aventureuse) révolue.

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Au coeur des ténèbres est une histoire plus complexe, plus longue et plus difficile aussi : une aventure coloniale le long du fleuve Congo. Une aventure dantesque, quelque part entre l'Aguirre d'Herzog et l'Apocalypse Now de Coppola. À la poursuite des ténèbres de l'Afrique Noire (on est en 1900 !), les ténèbres qui sont au plus profond de chacun de nous.

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(1) : ce n'est pas le cas en poche chez Folio où seul le premier récit (le plus "facile") est publié.


Pour celles et ceux qui aiment les portraits de marins.
Folio édite en poche les 88 pages de Jeunesse, qui datent de 1902 en VO et qui sont traduites de l'anglais par G. Jean-Aubry et André Ruyters.
Anne-Françoise parle du Coeur des ténèbres. Critiques Libres parle de Jeunesse.
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